
L'
E C O L E
"Avant
de décider de ne faire que de la peinture (en 1957) je m'étais
exprimé dans différents domaines qui ont je crois eu une
grande influence sur mon évolution et sur les thèmes de
ma peinture.
Pendant dix années j'avais pratiqué l'entomologie et parallèlement
la bande dessinée.
J'ai habité jusqu'à l'âge de vingt ans à
la campagne, une belle campagne de collines aux chemins bordés
de blocs de granit usés par les siècles et de haies touffues.
Cette nature et les sciences naturelles enseignées en sixième
au collège de Flers m'incitèrent à collectionner
lépidoptères et coléoptères. Je récoltais
des chenilles ainsi que les plantes sur lesquelles je les trouvais et
mettais le tout dans une boîte à fenêtres grillagées,
(la boite à éclore). La chenille quelques temps plus tard
tissait un cocon de soie autour d'elle et la nymphe, la chrysalide,
se formait à l'intérieur de ce sarcophage jusqu'au jour
où le papillon accompli se libérait de ses deux enveloppes
et se dépliait dans sa beauté définitive. J'ai
honte de dire aujourd'hui que je tuais ces Terriens à l'acide
acétique puis transperçais leur abdomen d'une belle épingle
vernie noire à tête dorée et l'étaloir recevait
cette splendeur. Des bandelettes de papier retenues par des épingles
à têtes de verre multicolore gardaient les ailes étalées
des lépidoptères et les pattes pour les coléoptères,
jusqu'à la dessiccation du spécimen, qui prenait place
alors dans la boîte près de son étiquette.
Ma première boîte d'insectes fut détruite par un
accès de colère de mon frère Claude, sans doute
provoqué par moi, il prit une chaise, monta dessus, attrapa la
collection groupée dans une boite à chaussures avec un
verre placé dans le couvercle découpé qui était
placée sur le haut du buffet, et jeta le tout au sol.
Je repris la collection.
Lorsque quittant le collège je travaillais dans la petite filature
de mon père, blottie entre des collines et près d'une
rivière, je gagnais de l'argent et m'achetais des boîtes
hermétiques chez Boubée à Paris ainsi qu'un superbe
filet à papillons démontable avec une vaste poche de soie
verte.
La métamorphose des insectes est à l'image de toute vie
sur la planète, je crois avoir reçu un enseignement de
la nature par ces transformations successives d'un même être.
Ce désir de fixer à jamais les résultats dans des
boîtes hermétiques protégées des parasites
par du créosote de hêtre mis dans des fioles inversables
plantée dans le liège du fond des boîtes, n'était
pas je crois l'expression d'un tempérament scientifique mais
un désir créatif tout court.
La
découverte d'un spécimen qui n'était pas encore dans
ma collection, provoquait l'émotion suivie souvent parla déception
de n'avoir pu saisir l'insecte.
J'apprenais que tout est éphémère et que dans ce
passage qu'est la vie tout est en continuelle gestation. De la semence,
de l'oeuf, jusqu'à la vieillesse de l'arbre ou de l'être
il y a perpétuel renouvellement.
J'avais un microscope pour regarder les écailles des
amibes, les infusoires ou des coupes de végétaux.
Parallèlement à ces activités j'avais un atelier
où j'imaginais des bandes dessinées. Je faisais vivre des
personnages de ma création : "Professeur Kiboss", "Bigbag
et Timéo", leurs tribulations dont j'écrivais les textes
étaient influencées du dessin animé ou des livres
des dessinateurs de l'époque. Ce travail était un complément
à l'entomologie; l'entomologie alimentait le fond de ma pensée,
la bande dessinée m'apprenait à maîtriser la ligne,
la couleur, le mouvement, la forme, la composition, à appréhender
la surface blanche du papier. J'avais un pupitre lumineux qui servait
à recopier les brouillons sur des pages propres ; en haut ce de
pupitre étaient rangés des flacons d'encre de Chine de couleurs
variées, une de noir pour les contours faits à la plume,
les aplats de couleurs étaient mis au pinceau.
Si les quelques toiles que je peignais dans les années cinquante
supportaient mal cette pratique parallèle de l'illustration pour
enfants, aujourd'hui je m'aperçois de l'importance de ces dessins
qui ne furent jamais édités. Je prenais aussi des cours
de dessin animé par correspondance avec Jean Image ; j'avais fait
à cette époque un film dessiné directement sur la
pellicule : le mouvement m'intéressait.
Pendant mon service militaire à Berlin où j'avais eu la
possibilité de continuer l'illustration et la peinture, (J'avais
un atelier mis à ma disposition par l'Intendant), mes sujets étaient
tragiques : "Les damnés", "Les condamnés"
; j'ai distribué ces toiles à mes camarades à mon
départ. L'Intendant Gisquet pour me récompenser de la décoration
du réfectoire, m'avait offert un livre sur l'oeuvre de Vincent
van Gogh et j'avais peint une reproduction de la "Maison de Vincent
à Arles" qu'il m'acheta. La première exposition particulière
d'un peintre que j'ai visitée c'est à Berlin sur le Kurfürstendamm
à la Maison de la Pensée Française : le peintre Henry
de Waroquier, Je visitais les musées de Berlin et me souviens entre
autres à la Gemälde Galerie de "L'Enseigne de Gersaint"
de Watteau et de "L'Homme au casque" alors attribué à
Rembrandt. J'obtenais le deuxième Prix des Forces françaises
en Allemagne en dessin humoristique, ce qui m'avait valu une permission
à Lindau sur le lac de Constance puis en Forêt Noire.
A mon retour en France je m'installais à Paris et c'est la bande
dessinée qui m'occupait à nouveau, cela aurait pu être
une profession lucrative et je ne regrette pas cette perspective : je
rêvais d'être peintre sans avoir encore la possibilité
de m'y engager entièrement. Quelques toiles cependant : "St
Séverin", "Le Pont Marie", "Deux sauvages",
"La source", etc... Je fréquentais galeries et musées
de la capitale.
Un éditeur (celui où Hergé avait débuté)
s'intéressait à mes bandes dessinées, il me formait
à la manière de Hergé et j'allais commencer à
être publié par des petites histoires très courtes
et sans parole lorsque l'on m'appela pour la guerre d'Algérie.
Je partais vers la mort.
C'est après ces six mois passés en Afrique du Nord que
je prenais la décision de ne faire que de la peinture de chevalet
et du "dessin de peintre". Je ne retournais pas à Paris
où j'avais vécu plusieurs années mais venais habiter
Caen où j'ouvrais une petite galerie avec l'aide financière
de mes parents ; la Galerie Cadomus, rue Froide.
En Algérie j'avais encore "récolté" quelques
insectes trouvés desséchés et de temps en temps
ce désir entomologique me reprend si je vois un spécimen
jadis convoité, comme ce hanneton du pin "Polyphylla Fullo"
remarqué par mon compagnon Latso en 1972 sur les pavés
d'une rue du village Roussillon, dans le Vaucluse.
II ne faut pas que j'oublie deux autres activités pratiquées
pendant mon adolescence, la poésie qui me permettait de l'illustrer
et le théâtre Guignol que je poussais suffisamment pour
qu'en dehors des séances faites à ma famille dans le grenier
de la maison, je fasse, avec ma cousine Monique comme partenaire, des
séances dans le cinéma du bourg de Ségrie Fontaine
où j'habitais. J'avais un castelet fait à partir d'un
ancien jeu de massacre, je confectionnais les marionnettes à
gaine moi même, les décors, l'éclairage et je devais
écrire quelques textes pour ces acteurs à tête de
bois, mais la plupart des pièces étaient commandées
dans le répertoire existant. De ce théâtre il ne
reste que quelques marionnettes rudimentaires que ma mère me
rendit récemment et un morceau d'affiche, je regrette quelques
têtes perdues comme le gendarme ou ce monstre à tête
verte qui ouvrait une gueule rouge sang.
Avec toutes ces activités je ne jouais pas souvent avec mes camarades
de l'école de Ségrie Fontaine ou du collège de
Flers, mais il m'arrivait cependant de participer à des jeux
de cache cache dans le village entier, au cerf volant construit par
mon père, ou, pendant la guerre, de fabriquer des fusils de bois
et, avec les autres enfants et mon frère Claude, de jouer à
cette guerre de 39 45 qui sévissait. J'ai souvent envie d'écrire
les épisodes tragi comiques que j'ai vécus pendant cette
période avec ma famille.
Mon frère et moi avions presque en permanence chacun une corneille
ou un geai que notre père nous dénichait, nous les élevions
et les apprivoisions.
La vie avec les animaux, l'observation de la nature, ses métamorphoses,
l'imaginaire de mes histoires dessinées ou jouées, l'absurdité
de la guerre furent mon école."
jacques
Pasquier le 22 octobre 1988
*
extrait de brochure "jacques Pasquier John Lambert
1991"